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Manuscrits ouïgours des fonds Pelliot ouïgours et Pelliot chinois

Londres. British Library Or. 8212 (121)

Présentation du contenu

Le manuscrit Or. 8212 (121), ancienne cote Ch. 00288, du British Museum, est écrit sur une feuille de papier d'environ 21 sur 28 cm, correspondant en fait à un feuillet ou la moitié d'une grande feuille, assez semblable à la feuille a du Pelliot Ouïgour 1 , dont l'autre moitié manque. Le papier, d'épaisseur moyenne et de couleur ocre, est réglé sur les deux faces. Marqué de nombreux trous, fentes, échancrures, et taches, le feuillet a le pourtour déchiré si irrégulièrement qu'apparaissent par delà la marge de séparation quelques bribes d'écriture restant du feuillet détaché. Écrit recto et verso, en lignes perpendiculaires à la marge de la reliure, notre feuillet devait constituer les deux premières pages d'un cahier s'ouvrant vers la droite à la chinoise, d'un type tout à fait analogue à celui que devait former le Pelliot Ouïgour 1 . L'écriture, assez soignée et belle, semble dénoter par son ductus, comme le fait par ailleurs l'orthographe, la période classique pré-mongole. Les premières lignes comportant le titre, soit ll. 2-6, sont écrites en rouge. Quant au texte, il s'agit du début d'une traduction turque ancienne du Sukhāvatī-vyūha sūtra, correspondant assez étroitement, mais avec quelques omissions, à une en particulier des versions chinoises de ce sūtra, intitulée Wou-leang cheou king 無量壽經, n° 360 de l'édition de Taishō, tome XII, p. 265 c.

TEXTE

Or. 8212 (121) recto

1. //KRY PWRX'N YRLQ'MYŠ NWM . . .Y

ŋri burxan yarlı̊γqamı̊š nom . . . .

(Une ligne en blanc.)

2. /M'W PWRX'N QWTY · · NM'W NWM QWTY · · NM 'W (rouge)

namo burxan qutı̊ · · namo nom qutı̊ · · namo

3. /RX'NT QWTY · · [...] · · [...] · · [...] (rouge)

arxant qutı̊ · · [...] · · [...] · · [...]

4. /NKRY PWRX'N YRLQ'MYŠ 'WYLWKSWZ QWLWSWZ (rouge)

täŋri burxan yarlı̊γqamı̊š ölügsüz qolusuz

5. "LQYNCSYZ Y'Š'R "MYT' PWRX'N NWMY (rouge)

alqı̊nčsı̊z yašar amı̊ta burxan nomı̊

6. PYR T'KZYNC · (rouge)

bir tägzinč ·

7. YM' PYZYNK 'ŠYDTWKWMWZ PYR 'WYDWN

yemä biziŋ ešidtükümüz bir ödün

(rature)

8. TNKRY TNKRYSY PWRX'N R'CKRY K'NTT'

täŋri täŋrisi burxan račgri känttä

9. ///KWLWK QWZXWN T'X SNKR'MT'

gülüg quzγun taγ saŋramta

10. 'RWRW YRLQ'MYŠ 'RTY · · 'WLWX PWYKWLWK

erürü yarlı̊γqamı̊š erti · · uluγ bügülüg

11. 'RD'MLYK 'RX'NT TWYWNL'R PYRL'

ärdämlig arxant toyunlar birlä

12. Q'M'X PYR TWYM'N 'YKY MYNK "LQW NYZ

qamaγ bir tümän ekki miŋ alqu nı̊z-

13. β'NY SZ "RYYX TWRWX QWRTWLM'Q Q'

βanı̊-sı̊z arı̊γ turuγ qurtulmaq-qa

14. TWYK'L LYK 'RTY L'R · · PW 'RWR "NK 'YLKY

tükäl-lig erti-lär · · bu erür aŋ'ilki

15. 'WLWXY 'TNY'TKNTYN 'WL'TY PYŠ TWYW/

uluγı̊ ätnyätkäntin ulatı̊ beš toyun-

16. L'R 'WLPYRβ' K'ŠYP K'Y' K'ŠYP · ·

lar ulbı̊rβa käšip käyä käšip · ·

17. MX'K'ŠYP Š'RY. . . . . . PWTR MX'

maxakäšip šarı̊-. . . . . . . putar maxa-

18. MWTKL'Y'N 'WL'TY X'RY Q'LYN 'RWŠ

motgalayan ulatı̊ qarı̊ qalı̊n ärüš

19. ////////////MYŠ 'RTY .////' P'R 'RT/

erürü yarlı̊γqamı̊š erti . . (?) yemä bar erti-

Or. 8212 (121), verso

20. L'R 'RWŠ 'WYKWŠ PWDY SβTL'R QWβR'XY "TL'RY

lär ärüš üküš bodı̊-saβatlar qoβraγı̊ atları̊

21. PW 'RWR · · TWYZW TWYZWN PWDYSβT · · TWYZWN

bu erür · · tüzü tüzün bodı̊saβat · · tüzün

22. [// ? ] QWTLWX PWDYSβT · · M'YTRY PWDYSβT · ·

[ ? ? ] qutluγ bodı̊saβat · · maytri bodı̊saβat · ·

23. T' 'WL'TY PW KLP PW YYR SWβD' PWRX'N

-ta ulatı̊ bu kälp bu yer suβda burxan

24. PWLXWCY L'R T'QY YM' P'R 'RTY L'R 'LTY YKR

bolγučı̊-lar taqı̊ yemä bar erti-lär altı̊ yegir-

25. MY "DYN TWYZLWK PWDYSβT L'R "TL'RY PW

mi adı̊n tözlüg bodı̊saβat-lar atları̊ bu

26. 'RWR PTR P'LY PWDYSβT · · TWYZWN XWLW

erür patar palı̊ bodı̊saβat · · tüzün qolu-

27. L'YWR PWDYSβT [...] KYRTKWNC PYLYKLYK

layur bodı̊saβat [...] kertgünč biliglig

28. PWDYSβT YWQ QWRWX 'YLYK "TLX · ·

bodı̊saβat yoq quruγ ellig atlı̊γ · ·

29. PWDYSβT · · PWYKWLWK LYNXW'

bodı̊saβat · · bügülüg lenxua

30. PWDYSβT · · YRWQ C'C'K PWDYSβT'

bodı̊saβat · · yaruq čäčäk bodı̊saβata

31. YYK'DMYŠ PYLYKLYK TWX TNKRY PWDYSβT

yegädmiš biliglig tuγ täŋri bodı̊saβat

32. 'WYRWK "M'L YYLTYZ LYK · · KWYS'NCYK

ürüg amal yiltiz-lig · · küsänčig

33. PYLK' PWDYSβT YYP'RLX Y'NK' · ·

bilgä bodı̊saβat yı̊parlı̊γ yaŋa · ·

34. PWDYSβT 'RDNY C'C'K PWDYSβT · ·

bodı̊saβat ärdäni čäčäk bodisaβat · ·

35. /WRTWN 'WRN'XLX PWDYSβT YWRYXYN

ortun ornaγlı̊γ bodı̊saβat yorı̊γı̊n

36. TYD' YWRYYWR PWDYSβT · · QWRTWLM'Q

tı̊da yorı̊yur bodı̊saβat · · qurtulmaq

37. TWYZLWK PWDYSβT · · PW "LTY YKRMY

tözlüg bodı̊saβat · · bu altı̊ yegirmi

38. PWDYSβT L'R "LQW TWYZW TWYZWN · ·

bodı̊saβat-lar alqu tüzü tüzün · ·

39. M'NCWŠYR /// PWDYSβT /////////

mančusı̊rı̊ [...] bodı̊saβat .........

Lettres subsistant sur la moitié déchirée de la feuille :

Au recto, à droite de la l. 8 : ///TWT

Au verso, à gauche des ll. 32 et 33 : βW///

TN///

TRADUCTION

Sūtra (.... ?) qu'a exposé le divin Bouddha.

[[2]] Hommage à la majesté du Bouddha, hommage à la majesté de la Loi, hommage à la majesté d'Arhant.

[[4]] Sūtra qu'a exposé le divin Bouddha relativement au Bouddha Amita qui vit immortellement, éternellement, et incommensurablement.

[[6]] Chapitre premier

Et (voici) ce que nous avons entendu :

[[8]] Une fois le Bouddha Dieu des Dieux séjournait dans la ville de Rājagṛha au monastère de la montagne merveilleuse du Vautour (Gṙdhrakūta) en compagnie de grands, prestigieux, et [[12]] vertueux saints (arhant) et moines au nombre de douze mille en tout. Ils étaient tous pleinement pourvus de la délivrance sans passions et pure.

[[14]] Ceux-ci sont les grands du tout premier temps : Les Cinq Moines dont Ājńāta Kauṇḍinya, etc., les Anciens dont Uruvilvā Kāśyapa, Gayā Kāśyapa, Mahā Kāśyapa, Śāri-putra, Mahā [[18]] Maudgalyāyana, etc. s'y trouvaient massivement et en grand nombre...

D'autre part, il y avait une foule de très nombreux bodhisattva. Leurs noms sont ceux-ci : [[21]] le bodhisattva « Entièrement Bon » (= Samantabhadra), le bodhisattva « Suave et Fortuné » (= Mañjuśrī), le bodhisattva Maitreya, et les autres qui sont destinés à devenir buddha dans [[24]] cette période cosmique (kalpa) et dans ce monde.

En outre, il y avait les seize bodhisattva de différentes essences. Leurs noms sont ceux-ci : [[26]] le bodhisattva Bhadrapāla, le bodhisattva « Qui Contemple Excellemment », le bodhisattva « Pourvu de la Sapience de la Foi », le bodhisattva du nom de « Roi de l'Immatérialité », le [[30]] bodhisattva « Lotus Surnaturel », le bodhisattva « Fleur de Lumière », (le bodhisattva ?) « Pourvu de la Sapience Améliorée », le bodhisattva « Dieu du Fanion (du Savoir ?) », (le bodhi-[[32]] sattva ?) « Pourvu de la Racine Sereine et Tranquille », le bodhisattva « Compréhension du Désirable », le bodhisattva « Éléphant Odoriférant », le bodhisattva « Fleur de Joyau », le [[35]] bodhisattva « de la Station Intermédiaire », le bodhisattva « Qui Chemine en Modérant son Cheminement », et le bodhisattva « de l'Essence de la Délivrance ». Ces seize bodhisattva tous [[38]] « Entièrement Bon » (= Samantabhadra), Mañjuśrī (...) bodhisattva....

COMMENTAIRE

2.2 NM'W est la forme sogdienne du skr. namo. Cf. TS, n° 8, l. 161, p. 113, etc., et p. 260 sous nm'w. Ici la formule est une variante traduisant la formule usuelle des triratna, à savoir namo but, namo darm, namo saŋ.

2.4-5 täŋri...... nomı̊, titre en turc du sūtra, apparaît comme la traduction normale du titre de la version chinoise, Fo chouo wou-leang cheou king 佛說無量壽經, « Sūtra de la Longévité Incommensurable, exposé par le Bouddha ». La forme 'WYLWKSWZ, pourrait être une faute pour ülgüsüz, « incommensurable » : cf. TT V, A, l. 40 et n., ainsi que EDPT, sous ülgüsüz, p. 144. Il ne me paraît cependant pas impossible que ölügsüz ait voulu dire ici « immortel, sans mort », si ölüg peut bien avoir comme ölüm le sens de « la mort » (cf. Irq Bitig, présage n° XLI, et EDPT, p. 142, sous ölüg).

2.8 R'CKRY est la forme sogdienne du nom de la ville de Rājagṛha (cf. TS, n° 5.2, p. 74).

2.9 quzγun doit avoir ici le sens de « vautour » plutôt que de « corbeau » étant donné que le sanskrit Gṛdhrakūta veut dire « Mont Vautour ».

2.10 'RWRW ne peut guère représenter qu'un élargissement du verbe är- ou er-, « être », par le suffixe factitif ou intensif -°r-, peut-être dans le but d'y ajouter une nuance honorifique.

2.15 beš toyunlar, « les cinq moines », sont les cinq premiers disciples du Bouddha, dont le premier converti fut Ājńāta Kauṇḍinya. Sur ces premiers disciples, cf. L'Inde classique, II, Paris 1953, § 2193. Entre Ājńāta Kauṇḍinya et le nom qui suit dans notre liste, à savoir Uruvilvā Kāśyapa, la version chinoise du Wou-leang cheou king donne encore dix noms de premiers disciples, parmi lesquels il semble qu'on puisse reconnaître Mahānāman (Ta-hao 大號, « Grand Nom »), Bhadrika (Jen-hien 仁賢, « Bon et Sage »), Vimala (Li-keou 離垢, « Dégagé de Souillure »), Yasas (Ming-wen 名聞, « Renom »), et Gavāmpati (Nieou-wang 牛王, « Roi des Bœufs »).

Quant au terme toyun ou toyı̊n, qui est l'équivalent turc du sanskrit bhikṣu, « mendiant religieux, moine », il provient sans doute de tao-jen 道人 (M *dâu-ńi̭in), « homme de la voie (du salut) », lequel était antérieurement à l'époque des T'ang le terme chinois usuel pour désigner les religieux bouddhistes.

2.18 qarı̊ doit correspondre à chang-cheou 上首, terme bouddhique désignant les anciens siégeant en tête d'une assemblée réunie par le Bouddha, qui figure dans le passage en question de la version chinoise du Wou-leang cheou king.

2.19 Il semble, au moins du point de vue matériel, que le début de cette ligne ait pu être [erürü yarlı̊γ-qa]mı̊š erti comme le début de la ligne 10.

2.21 Tüzü Tüzün bodı̊saβat correspond dans la liste chinoise des bodhisattva fournie par le Wou-leang cheou king au premier bodhisattva 普賢 P'ou-hien p'ou-sa, qui correspond à son tour à Samantabhadra (cf. Soothill et Hodous, Dictionary, pp. 68, 69, et 374 ; K. Röhrborn, Eine uigurische Totenmesse, BT II, l. 1237 et n. à la p. 51). Tüzü Tüzün signifie, comme P'ou-hien ou Samantabhadra, « entièrement bon, universellement sage ».

2.21-22 Tüzün Qutluγ bodı̊saβat correspond dans la liste du Wou-leang cheou king au bodhisattva 妙德 Miao-tö, « Douce, Belle, ou Merveilleuse Vertu », un des noms chinois de Mañjuśri, « Suave Fortune ».

2.23 -ta ulatı̊, c.-à-d. ulatı̊ précédé d'un mot pourvu du suffixe de cas ablatif -ta/-tä, signifie littéralement « joignant, ajoutant à partir de (ce qui précède) », et peut donc se traduire généralement par « (telle chose) et les autres (choses), (telle chose) et le reste de... ». En revanche, ulatı̊ seul signifie simplement « joignant, ajoutant » et donc « comprenant » ce qui précède, mais le plus souvent avec une idée de pluralité sous-entendue ; par conséquent, ulatı̊ seul est à traduire par « comprenant (telle chose) », « dont (telle chose) », « dont (telle chose) et la suite », voire même « (telle chose) etc., et la suite ».

2.23-24 bu kälp bu yer suβda burxan bolγučı̊lar, c.-à-d. « ceux qui sont destinés à devenir Bouddha dans cette période cosmique et dans ce monde », correspond, dans la version chinoise du Wou-leang cheou king, à « tous les bodhisattva dans ce 'bon kalpa' (hien kie 賢劫 = bhadrakalpa) ».

2.24 altı̊ yegirmi. Malgré l'indication du nombre de seize, notre manuscrit ne donne à partir d'ici que quinze noms de bodhisattva, comme, d'ailleurs, la version chinoise du Wou-leang cheou king (abrégé ci-après en Wou...) ; et nous verrons effectivement au fur et à mesure que les deux listes correspondent étroitement. Sur les seize bodhisattva ou tcheng-che 正士, cf. Soothill et Hodous, Dictionary, p. 46, où la liste fournie comporte quelques noms de bodhisattva figurant également dans la liste du Wou....

2.26 Patar Palı̊, soit Bhadrapāla, correspond à Hien-hou 賢護, « Bon Protecteur », dans la liste du Wou..., tandis que Tüzün Qolulayur correspond à Chan Sseu-yi 善思議, « Qui Médite Excellement », dans la même liste.

2.27 Kertgünč Biliglig correspond ŕ Sin-houei 信慧, « Sapience de la Foi », dans le Wou....

2.28 Yoq Quruγ ellig correspond à K'ong-wou 空無, « Immatérialité », dans le Wou....

2.29 Bügülüg Lenxua correspond à Chen-t'ong Houa 神通華, « Lotus Surnaturel », dans le Wou....

2.30 Yaruq Čäčäk correspond ŕ Kouang-ying 光英, « Fleur de Lumière », dans le Wou.... La lettre a ou n ajoutée à « bodı̊saβat » est apparemment une faute.

2.31 Yegädmiš Biliglig correspond à Houei-chang 慧上, « Sapience Améliorée », dans le Wou.... Le mot bodı̊saβat manque ici dans le texte turc. Ensuite, il y a Tuγ täŋri, « Dieu du Fanion », comme équivalent du chinois Tche Tch'ouang 智幢, « Bannière du Savoir », du Wou.... Plus qu'à une simple omission, on peut penser à quelque confusion dans la rédaction de ce passage du texte turc.

2.32 Le titre manque encore ici après le premier nom de bodhisattva de cette ligne, Ürüg Amal Yiltizlig, qui correspond à Tsi Ken 寂根, « Racine Tranquille », dans le Wou.... La forme ürüg apparaît comme un dérivé en -g, suffixe déverbatif formant des adjectifs, d'un verbe qui ne peut guère être que *ürü- ou ürä-, formé à partir de ür, « longtemps », et signifiant « durer longtemps » (cf. Wb, I, 1827 [Sag., Tel., Schor] : ürä-, « être longtemps en usage, être vieux, usé ; s'épuiser, etc. »). La forme ürüg devait normalement signifier quelque chose comme « durable, persistant », voire même « permanent », et on la trouve effectivement avec ce sens dans l'expression fréquente dans les textes ouïgours d'ürüg uzatı̊, « durablement et longuement, constamment ». Par ailleurs, cependant, étant donné que ürüg figure tout aussi fréquemment en compagnie d'amal, « tranquille », comme ici dans l'hendiadyoin ürüg amal, on s'attendrait à ce qu'il en soit également synonyme avec un sens tel que « calme », et on le trouve effectivement aussi avec ce sens dans des dialectes modernes de la région de l'Abaqan et de l'Altaï (cf. en šor ürü et örüg, « calme, tranquille », dans Wb, I, 1833 et 1224 ; de même qu'en téléoute, altaï, etc., ürγό, « assoupissement, langueur, etc. », dans Wb, I, 1840). Ce deuxième sens d'ürüg est vraisemblablement à expliquer comme une extension du sens premier, « durable, permanent, stable dans le temps », jusqu'à l'idée de « stable dans l'espace, stable de nature, serein, calme, tranquille ». Il y a encore un troisième sens attribué à ürüg, et même présenté dans EDPT, p. 222, comme son sens premier, qui peut être défini comme « halte, séjour, pause, repos ; lieu de halte ou de séjour ». Cependant, on doit sans doute reconnaître dans cette dernière forme un autre dérivé du verbe *ürü- ou ürä- qui serait ürük, substantif formé au moyen du suffixe déverbatif -k comportant une notion de concret, de résultatif, ou de spécificité. On en trouve des exemples notamment en écriture manichéenne (TT III, 110), chez Kā?γarī (I, p. 69), dans le Qutadγu Bilig (1386), en čagatay (cf. Pavet de Courteille, Dictionnaire, p. 60 ; Wb, I, 1223 et 1227 ; TMEN, § 590 ; et EDPT, pp. 222-223), et dans des dialectes modernes (cf. örük en anatolien, SözDDer, p. 1117 ; ürγό- en téléoute, Wb, I, 1840 ; et örγό- en altaï, Wb, I, 1230). Les alternances entre ü- et ö- initiales dans la série de mots dérivés de ür dans les dialectes modernes s'expliquent peut-être par le souci d'éviter des confusions avec des mots phonétiquement très semblables comme ürk-/ürük-, « prendre peur », ür-/ürü-, « hurler, aboyer », etc.

2.32-33 Küsänčig Bilgä correspond ŕ Yuan Houei 願慧, « Intelligence du Vœu », dans le Wou.... Le terme küsänčig, qu'on peut analyser en küsänč, « désir », + -sig, suffixe dénominatif au sens de « relevant de », est généralement un adjectif au sens de « désirable » (cf. EDPT, p. 751), mais peut fonctionner à l'occasion comme substantif signifiant « le désirable, ce qui est désirable » (cf. notamment P. Zieme et G. Kara, Ein uigurisches Totenbuch, l. 1410 et n., p. 191 ; id., BT VII, A. 709 et A. 781). Ici, küsänčig, « le désirable », doit équivaloir à yuan, « le désir, le vœu (d'atteindre le bodhi) ».

2.33 Yı̊parlı̊γ Yaŋa correspond à Hiang Siang 香象, « Éléphant Odoriférant », dans le Wou..., correspondant à son tour au sanskrit Gandhahastī, nom d'un bodhisattva au même sens.

2.34 Ärdäni Čäčäk correspond ŕ Pao Ying 寶英, « Fleur de Joyau », dans le Wou....

2.35 Ortun Ornaγlı̊γ correspond à Tchong Tchou 中住, « Station Intermédiaire », dans le Wou....

2.35-36 Yorı̊qı̊n Tı̊da Yorı̊yur correspond à Tche Hing 制行, « Qui Marche en Modérant », dans le Wou.... Le verbe tı̊d-, dont le sens usuel est « empêcher, faire obstacle », doit signifier ici, comme tche 制 en chinois, « restreindre, modérer, régler ».

2.36-37 Qurtulmaq Tözlüg correspond à Kiai-t'ouo 解脫, « Délivrance », dans le Wou....

2.38-39 Tüzü Tüzün (= Samantabhadra) Mančušı̊rı̊ (= Mañjuśrī) bodı̊saβat : La version chinoise du Wou-leang cheou king a ici « Tous (les seize bodhisattva) suivaient la règle de la vertu du Mahāsattva Samantabhadra ». Le nom de Mañjuśrī apparaît donc comme superfétatoire dans notre texte.