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Pelliot chinois 2998

Cote : Pelliot chinois 2998  Réserver
Texte en ouigour
Bibliothèque nationale de France. Département des Manuscrits

Présentation du contenu

Le manuscrit Pelliot Chinois 2998 est un long rouleau de 25,5 cm de large, déchiré au début. Papier assez épais, à vergeures, ocre foncé, avec de nombreuses taches brunâtres de gras sur les premières feuilles.

Au recto se trouve une copie du chapitre 541 du Ta pan-jo-po-lo-mi-to king 大般若波羅蜜多經 ou Mahā-prajńā-pāramitā-sūtra, correspondant dans l'édition de Taishō au n° 220, tome VII, p. 779 b, col. 17 seq. Bonne écriture, 17 caractères par colonne. Réglures. Marge sup. 2,3 cm, inf. 2,9 cm. En tête du rouleau, avant le début du texte, se trouve une première feuille sans réglures déchirée et d'une longueur de 15 cm, portant en sens inverse des dessins à l'encre noire d'un cheval sellé et de trois canards.

Verso : au revers des ff. 1 et 2 se trouvent 18 lignes d'écriture ouïgoure, dont les 3 premières sont mutilées par une large échancrure. L'écriture, d'un noir inégal, dont les formes restent proches des normes anciennes, est cependant grosse, lourde, et irrégulière, avec des taches et pâtés. Les différentes lettres, R et N ou ', etc. sont écrites d'une manière bien distincte. En revanche, les fautes ou particularités orthographiques sont très nombreuses : permutation continuelle de K et de x, emploi de R pour L, omission fréquente de N, surtout devant K dans la notation de la nasale gutturale ŋ, omission de nombreuses voyelles, et emploi de ' pour Y. Voir à propos de ces particularités mon article « Nasales instables en turc khotanais du Xe siècle », BSOAS, XL-3 (1977), pp. 508 seq.

Le manuscrit ouïgour peut-être distingué en deux textes de longueur égale (9 lignes chacun), tous deux de la même main, mais dont le premier est écrit plus gros que le second. Le premier texte, auquel il manque vraisemblablement quelques mots au début, correspond à une note, datée d'une année du Cheval, qui devait se situer au Xe siècle, écrite au dos d'un sūtra par un des ambassadeurs de l'État d'Or (Khotan) venus à Cha-tcheou pour quérir la main d'une princesse. Le second texte consiste en une suite de sept proverbes.

TEXTE

Pelliot Chinois 2998 verso

1. /////////////////DKW 'DWX'

. . . . . . . . . . . . . ädgü ödkä

2. XWTLWX XWT///// N(= 'XŠ) YWNT

qutluγ qut . . . . . . yunt

3. YYL PYŠYC "Y '/LTWN 'YL YLβ 'C

yı̊l bešinč ay altun el уаlaβač

4. X'LTYM'Ẓ S'CWX' YWẒ 'YLYX 'YK (= R)

ltimiz šačuqa yüz ellig-n

5. XYZ XWL'X'LY XYZ PWLTWM'Ẓ 'DKW

qı̊z qolaγalı̊ qı̊z bultumuz ädgü

6. "CYX "XRYX PWLTWMWZ 'WKTYK

ačı̊γ aγrı̊γ bultumuz ög + tägi

7. X'TYKY Y'N' "LTWN 'YL X'

qaŋ+tägi yana altun el-

8. 'YS'N TWK'R T'XM'XM'Ẓ PWLZWN

esän tükäl tägmäkimiz bolzun

9. XYM 'WKYS'R MWKSWẒ P'Y PWLẒWN

kim oqı̊sar muŋsuz bay bolzun

10. XWRWX T'XD' X. L'N PWLM'Ẓ XWDWX

quruγ taγda qaplan bolmaz quduγ

11. SWβYD' P'LYX PWLM'Ẓ XYNK TWN

suβı̊nda balı̊q bolmaz keŋ ton

12. 'WPRM'ẓ KYXŠLYX PYLYK "RTM'Ẓ "LTWN

opramaz keŋäšlig bilig artamaz altun

13. SRXYT' KWRW 'YŠYC KR'SY YYK YWRWK

sarı̊γı̊nta körü ešič q arası̊ yeg yürüŋ

14. KMWŠD' KWRW "Y'X TWLWSY YYK "X'L

kümüšdä körü ayaq tolusı̊ yeg aγı̊l

15. 'YTY "LYŠK PWLS' PWRYLYKY TWZ K'Y'K

ı̊tı̊ alı̊šı̊q bolsa böriligi töz keyik

16. N'C' YWL PYLS' "βCY "C' "L PYLYR

näčä yol bilsä aβčı̊ anča al bilir

17. PYLK' N'C' KRYS' PYRYK S'βY Y'(=N)KRM'Ẓ

bilgä näčä q arı̊sa bilig saβı̊ yaŋı̊ lmaz

18. "RK'R N'C' KRYS' KY' YWL Y Y'(=N)KRM'Ẓ

arqar näčä q arı̊sa q aya yol-ı̊ yaŋı̊ lmaz

TRADUCTION

. . . . À la bonne période, dans la bienheureuse (et bénie ?) année du Cheval, à la

[[3]] cinquième lune, nous les ambassadeurs de l'État d'Or sommes arrivés à Cha-tcheou pour demander en mariage la fille de cent rois (?). Nous avons obtenu la fille. Nous avons obtenu [[6]] de bonnes faveurs et des honneurs. Jusqu'à mère et jusqu'à père puissions-nous parvenir encore sains et saufs à l'État d'Or. Quiconque lit (ceci), qu'il devienne sans souci et riche.

[[10]] Dans la montagne aride ne se trouve pas de léopard ; dans l'eau de puits ne se trouve pas de poisson. Le vêtement large ne s'use pas ; la sagesse qui bénéficie de conseils ne se dégrade [[13]] pas. Plutôt que le jaune de l'or, mieux vaut le noir de la marmite. Plutôt que l'argent blanc, mieux vaut le plein de la coupe. Quelqu'apprivoisé que soit le chien de bergerie, sa nature de [[15]] loup est fondamentale. Quel que soit le nombre de chemins que connaît le gibier, le chasseur connaît autant de ruses. Aussi vieilli que soit le sage, il ne se trompe pas de parole de sagesse ; [[18]] aussi vieilli que soit le mouflon, il ne se trompe pas de chemin dans le rocher.

COMMENTAIRE

16.1 'DWX' est vraisemblablement pour 'WYDK', ödkä. Voir ädgü ödkä qoluqa dans M I, p. 26.20 et ädgü ödkä qutluγ qoluqa dans ZweiPfahl, p. 6.1.

16.2 qutluγ XWT/////N(=' ou x ou š) yunt yı̊l : Comme le T de xwT/////N (='XŠ) est presque sûr, on doit probablement rétablir qutadmı̊š, « béni ». Cf. qutadmı̊š qutluγ topraq qutluγ bečin yı̊lqa dans ZweiPfahl, p. 6.1. Si toutefois la lecture XWR- était possible, ce qui me paraît malgré tout bien problématique, il faudrait sans doute rétablir XWRWX' pour XWLWX', qoluqa, et retrouver ädgü ödkä qutluγ qoluqa comme dans ZweiPfahl, p. 6.1.

16.3 altun el, « État d'or », correspondant au khotanais ysarrnai bāḍä, doit désigner Khotan : cf. mon étude « Nasales instables en turc khotanais du Xe siècle », BSO AS, XL, 1977, p. Sur les dates présumées d'une telle désignation, voir Zhang Guangda et Rong Xinjiang, « Les Noms du Royaume de Khotan », p. 25 seq., et James Hamilton, « Sur la Chronologie Khotanaise au IXe-Xe siècle », p. 49 seq.

16.4 YWẒ 'YLYX 'YK(= R), yüz ı̊lı̊γ ig/r pourrait représenter yüz ellig ig ou yüz ellig ir (=el), qui serait peut-être à interpréter, par conséquent, comme « (la fille) du pays de cent rois » au lieu de « (la fille) de cent rois ». On sait que le souverain de Khotan de 912 à 966, Viśa Saṃbhava (= Li Cheng-t'ien), avait épousé la fille du souverain de Cha-tcheou, Ts'ao Yi-kin. Il est donc permis de penser, par ailleurs, qu'un de ses successeurs, qu'il s'agisse de Viśa Śura, 967-77 (?), de Viśa Darma, 978-983 (?), ou d'un souverain de la période 984-1005 (?), aurait également épousé une princesse de Cha-tcheou. Ainsi, l'année du Cheval de notre texte serait, selon le cas, 922, 934, 970, 982, ou 994.

16.6 ačı̊γ aγrı̊γ sont ici synonymes au sens de « honneurs ». La même expression se retrouve dans U III, p. 55.10, où la traduction « Schmerzen » de F. W. K. Müller est à corriger. Voir ces deux mots également dans UW, pp. 41 a et 72 b-73 a, où Röhrborn n'a pas su reconnaître le sens de aγrı̊γ. En effet, à côté de aγrı̊γ, « douleur », dérivé du verbe aγrı̊-, « avoir mal », il faut rétablir un autre aγrı̊γ au sens de « honneur, marque de distinction », qui serait dérivé du verbe aγrı̊-, « être lourd, important, considérable, respecté ».

16.6-7 'WKTYKY X'TYKY : S'agit-il de mauvaises graphies pour ög-tägi qaŋ-tägi, « jusqu'à mère et père », ou encore pour ög-tägi qa-tägi, « jusqu'à mère et famille » ? La désinence du datif fut parfois omise devant tägi.

16.10 Voir dans TT VII, n° 42, l. 7, p. 54, le proverbe qočo taγı̊nta qaplan yoq, quduγ suβı̊nda balı̊q yoq

16.11-12 Le même proverbe figure chez Kā?γarī, III, p. 358.

16.13 körü, gérondif de kör-, « voir », s'emploie ici avec l'ablatif au sens de « plutôt que », soit probablement à l'origine « voyant ou considérant à partir de, par rapport à ». C'est la forme qui a donné en turki oriental du Sin-kiang körä, « rather (with abl.) », (cf. Gunnar Jarring, An Eastern Turki-English Dialect Dictionary, p. 177) et en özbek körä, « im Vergleich zu, postposition de la comparaison », (cf. Stefan Wurm, « Das Özbekische », РҺТF, I, p. 504), ainsi qu'en turc de Turquie la postposition göre (cf. J. Deny, Grammaire de la langue turque, § 908).

Dans le manuscrit runiforme de Touen-houang Or. 8212 (78), fragment a, ll. 3-4, on trouve un autre proverbe qui présente la même construction avec körü, à savoir ešidmištä körü kürmiš yeg, « plutôt que d'avoir entendu, mieux est d'avoir vu ». Il ne faudrait donc pas trouver là une expression körü kör-, « voir de ses propres yeux », comme l'avait proposé autrefois V. Thomsen dans le JRAS, 1912, p. 217, suivi encore récemment par J. Hamilton et L. Bazin dans « Un manuscrit chinois et turc runiforme de Touen-houang », Turcica, IV, 1972, p. 37.

Chez Kā?γarī (III, p. 133), d'autre part, je remarque encore un exemple d'un proverbe avec körü dans la même construction, exemple qui est resté généralement méconnu à cause de la graphie défectueuse de k. rü pour körü. C'est ainsi qu'on a lu kärü dans l'édition de B. Atalay, III, p. 133, notamment, et chez C. Brockelmann, Osttürkische Grammatik der islamischen Litteratursprachen Mittelasiens, Leiden 1954, p. 174, § 139 c, mais cf. en revanche körü dans le Drevnetjurkskij Slovar', Leningrad 1969, p. 318. En effet, il faudrait lire yaβlaq tı̊llı̊γ begdδn körü yalŋuz tul yeg, « plutôt que (d'avoir) un seigneur à la langue méchante, mieux vaut être veuve solitaire ».

16.15 alı̊šı̊q, « apprivoisé », un dérivé du verbe alı̊š-, « s'habituer », est ici attesté pour la première fois en turc ancien. Le mot alı̊šı̊q n'est donné chez Radloff (Wb, I, 382) que pour le dialecte de Crimée et l'osmanli, bien que le verbe alı̊š-, « s'habituer », soit également relevé en tatar de Kazan (Wb, I, 381).

16.15-16 Voir chez Kā?γarī, I, p. 63 et p. 332, deux autres proverbes semblables : aβčı̊ näčä al bilsä aδı̊γ anča yol bilir et aβčı̊ näčä täf bilsä... On remarquera que ces deux proverbes, ainsi que notre proverbe commençant par keyik, ont tous le rythme de 7 + 7 syllabes, comme, d'ailleurs, les vers des deux dernières lignes de notre manuscrit.

Bibliographie

Catalogue des Manuscrits ouïgours du IXe-Xe siècle de Touen-Houang, établi par James Hamilton, tome I, Peteers, Paris, 1986.

Historique de la conservation

Informations sur les modalités d’entrée

Rapporté par la mission Pelliot de 1906-1908. Entré à la BN en 1910.

Informations sur le traitement